Une lettre d'André Dhôtel à Jean Paulhan
9 avril [1944]
Bien cher ami,
Pour vous remercier de ces moments heureux et paisibles que vous m’avez
donné l’occasion de passer avec vous.
J’ai été très touché par certaines peintures de D[ubuffet]. Les chevaux
devant la lune m’ont procuré une impression rare et bien curieuse : celle qu’on
a devant certaines cartes postales très banales où, je crois, on est saisi par
la liberté de poursuivre des rêves personnels, avec ceci de plus que j’étais
cette fois guidé par l’équilibre et la raison secrète de l’artiste. Par son
expression, Dubuffet donne de l’expression même aux paysages, et je trouve
qu’il renouvelle merveilleusement cette expression pour tous les objets qu’il
peint. Très étonné aussi par ces trois femmes nues, comme trois grâces (les
seins même sont doués d’une gracieuse personnalité). Certaines couleurs m’ont
paru aussi bien vives et vivantes dans d’autres tableaux. Mais je ne comprends
pas du tout (pour le moment du moins) ces hommes dédoublés ou alignés. Je sais
bien que c’est hallucinant et que cela ne manque pas d’une fantaisie rêveuse et
fabuleuse. Mais l’intention de l’artiste est peut-être trop marquée à mon goût,
et gêne pour moi le libre jeu de l’art. Les divisions de ces tableaux vitraux
me séduisent aussi, mais je suis encore un peu confondu par une sorte de
compromis entre le tableau dont on attend une profondeur et la décoration, par
principe aplatie. Réflexions sommaires et à revoir bien entendu.
Naturellement je n’ai pas pu attendre de m’installer dans une très
profonde tranquillité pour lire votre Clef
de la poésie. Je ne voulais pas vous en parler avant de l’avoir relue. Mais
tout de même je peux dire que je l’ai lue passionnément et que j’ai retrouvé,
en suivant l’argumentation, un sentiment de beauté plus intense et plus parfait
encore que dans Les Fleurs de Tarbes.
Cela vient aussi de ce que la conclusion n’est plus suspendue, tout en
réservant avec bonheur d’autres problèmes pour l’avenir.
Un point sur lequel je ne suis pas de votre avis pour la présentation
de l’œuvre : n’est-il pas inutile de dire que cela risque d’être ennuyeux (le
lecteur se débrouillera bien) et la poésie ne s’accommode nullement des
opinions vagues et contradictoires. Combien d’œuvres belles qui ne se
poursuivent pas ou se poursuivent mal, et on est souvent égaré, et on devient
trop méfiant ou trop confiant. Il y a une gêne incontestable.
Comme vous avez raison de refuser d’emblée à jouer le moindre rôle
comme directeur poétique. On ne manquera pas toutefois d’en parler. Mais votre
rôle est plus beau et plus secret. Cette loi poétique me semble un mythe
nouveau, merveilleux et juste: loi par un aspect, fable par un autre, c’est
justement ce qu’on peut concevoir de plus humainement parfait. Mais je vous
écrirai des réflexions plus précises. Je suis infiniment heureux de découvrir
que vous battez en brèche tout ce qui se
voue au mystère, et que vous écartez le mysticisme proposé à la poésie.
C’est un soulagement, que j’attendais. Laissez-moi vous assurer que mon
impression première est curieusement parente de celle que j’ai en lisant La
Fontaine (lui non plus n’est pas régisseur en moralité, mais quelle mesure de
la morale et de l’humanité !).
Je vois que peut-être ces impressions ébauchées sont ce que je peux
vous donner de mieux (quoique j’aie bien l’intention de vous parler de façon
plus détaillée). Je suis pour ma part, aussi bien en vivant qu’en écrivant, en
plein dans le thème des maladresses tant bien que mal et autant que
possible réparées ou rattrapées - et je
crois que je n’en ai que mieux le sentiment exact de l’équilibre heureux
réalisé par d’autres. En fait il y a toute une vie de recherches dans cette Clef de la poésie, et c’est un bonheur
que le respect éprouvé pour cette œuvre se tempère, s’ordonne en je ne sais
quelle familière aisance.
Après ces impression en vrac, j’ai à vous dire que je serai à Paris
jeudi et vendredi prochains. Je vous téléphonerai jeudi matin. Demain je pars
pour Coulommiers.
Je vous prie de dire ma respectueuse sympathie à Mme Paulhan.
Bien fidèlement à vous.
André Dhôtel
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